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En Egypte, la police reste un facteur de troubles Le Monde 25.11.11

Sur la place Tahrir du Caire, le 24 novembre.AP/Khalil Hamra

Sur la place Tahrir du Caire, le 24 novembre.AP/Khalil Hamra

Le Caire Envoyé spécial – Six jours de combats acharnés, sans vainqueur ni vaincu, mais toujours pas d’armistice en vue, ce vendredi 25 novembre. Les affrontements entre la police et les “sans-culottes” égyptiens dans la rue Mohammed-Mahmoud, en lisière de la place Tahrir, qui ont fait 37 morts et près de 2000 blessés, n’obéissent plus à aucune logique.

La nécessité de protéger le sanctuaire du soulèvement contre tout assaut des forces de l’ordre, mot d’ordre des premiers jours, a cédé la place à une gigantesque vendetta, un défouloir contre une institution honnie. Neuf mois après la chute de Hosni Moubarak, la rage inextinguible des manifestants souligne combien les autorités de transition ont échoué à s’emparer de la réforme de la police, l’un des dossiers les plus pressants du moment.

“Pour une bonne partie de la population, les forces de sécurité font partie de l’insécurité, estime Moaz Mahmoud, chercheur à l’Arab Reform Initiative, un think tank très actif dans ce que l’on nomme le Security Sector Reform. La police n’est plus la solution, mais le problème.” Au lendemain du premier soulèvement de Tahrir, les organisations de défense des droits de l’homme égyptiennes sont allées frapper à la porte du nouveau ministre de l’intérieur, Mansour Al-Essaoui. Après avoir longtemps planché sur divers plans de restructuration de la police, elles espéraient passer aux travaux pratiques. “Nous voulions nous attaquer à la question de la brutalité policière, raconte Karim Ennarah, de l’Initiative égyptienne pour les droits de la personne. Le chantier est énorme, car la violence dans ce corps est une pratique routinière. Pour s’en débarrasser, il faut remettre à plat la doctrine même de l’institution policière. Il faudra passer en revue le parcours des personnels: séparer les agents qui peuvent poursuivre leurs fonctions de ceux qui doivent être recadrés ou limogés.”

Durant le printemps et l’été, des rencontres ont eu lieu avec le ministre et quelques conférences de presse conjointes ont été organisées. La société civile a reçu le renfort d’un groupe de policiers “dissidents”, écœurés par les dérives de leur profession, baptisé “Officiers mais intègres”.

Leurs efforts se sont heurtés à l’immobilisme du Conseil suprême des forces armées (CSFA), le concile de généraux aux manettes du pays. Les militaires ont laissé les médias officiels jouer> sur la peur du chaos pour mieux étouffer le thème de la réforme. Quant aux procès ouverts contre les policiers accusés d’avoir tué des manifestants lors de la répression du soulèvement de janvier, la plupart se sont enlisés, faute de volonté politique.

Cette tactique à courte vue s’est effondrée, samedi 19 novembre, quand la police a violemment dispersé les centaines de blessés du soulèvement du début de l’année qui campaient sur la place Tahrir. Le déploiement dans la foulée des unités antiémeute de la Sécurité centrale, censées protéger le ministère de l’intérieur à proximité, a achevé de réveiller le contentieux entre police et population.

“C’est un corps qui ne sait pas gérer les foules sans faire d’énormes dégâts, explique Moaz Mahmoud. Il est composé de très jeunes gens, des conscrits pour la plupart, qui ne sont ni équipés ni formés pour ce genre de tâches. Ces pauvres types se font manipuler par l’armée, qui ne veut pas s’exposer.” Deux tactiques de la Sécurité centrale ont particulièrement révolté les révolutionnaires : le recours à un gaz tellement concentré qu’il en devient parfois létal, comme le prouve la mort par suffocation de Rania Fouad, une femme médecin surprise, mercredi, par un tir de lacrymo sur la clinique de fortune où elle soignait des blessés ; les tirs à balles en caoutchouc au niveau de la tête, dont témoigne le calvaire du dentiste Ahmed Harara, qui avait perdu un premier œil durant le soulèvement de janvier-février et a perdu le second samedi.

“La Sécurité centrale commet des crimes, s’indigne Karim Ennarah, dont l’organisation, aux côtés d’autres ONG égyptiennes, appelle à l’inculpation du ministre de l’intérieur et du numéro trois du CSFA, le général Hassan Al-Ruwaini. Il ne s’agit pas simplement d’une violation du règlement. Quand on vise délibérément la tête, cela montre une intention de blesser ou de tuer. Là, nous avons relevé des cas de morts par balles réelles. Et, quand les combats auront pris fin, je crains que le nombre de morts soit beaucoup plus élevé que le bilan actuel.”

Choquée par l’ampleur de ces violences, la haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Navi Pillay, avait réclamé, mercredi, la mise en place d’une enquête “rapide, impartiale et indépendante”. Les jeunes à la pointe de la contestation exigent, eux, le démantèlement pur et simple de la Sécurité centrale, la branche la plus étoffée de la police, avec environ 150 000 agents.

Les expériences passées incitent à la prudence. La dissolution au mois de mars de la Sécurité d’Etat, l’autre bête noire des révolutionnaires, impliquée dans la traque des opposants au régime Moubarak, n’a pas eu tous les effets escomptés. “La police politique est toujours là, mais le style a changé, dit Karim Ennarah. Au lieu d’être convoqué dans un service de sécurité et interrogé par des agents à visage découvert, les gens sont kidnappés et interrogés les yeux bandés dans un lieu secret.” Quant à la torture, marque de fabrique de la Sécurité d’Etat, elle est désormais pratiquée par la police militaire, à qui le CSFA confie ses basses besognes.

Il faudra beaucoup plus qu’un ordre de démantèlement pour mettre à bas ce que le chercheur Tewfik Aclimandos nomme la “sécuritocracie” égyptienne. Les déboires de son confrère Amr Shobaki en témoignent. Pendant des années, à chaque retour de l’étranger, ce politologue au prestigieux centre Al-Ahram devait faire un détour par le local de la Sécurité d’Etat avant de pouvoir sortir de l’aéroport du Caire. Son nom figurait sur une liste de personnes à surveiller. Immédiatement après la révolution, cette pratique a cessé. Mais fin septembre, de retour de Beyrouth, il a de nouveau écopé du contrôle de sécurité. Un bref interrogatoire, semblable à ceux du passé, à une nuance près. Son interlocuteur était membre de la Sécurité nationale. “Je ne serai pas surpris si nous découvrons un jour à notre réveil que Moubarak est revenu au pouvoir”, réagit le chercheur.

Benjamin Barthe

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