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La pub pue

Tract qui sera distribué lors de la comparution de deux personnes devant la “justice” pour des actions antipub vendredi 20 mai 2011 à 9h devant le palais de justice à Poitiers.

Nous affirmons notre solidarité sans faille avec elles et appelons à les soutenir face au Pouvoir et à ses laquais.

Soutenues par le Groupe Pavillon Noir Fédération Anarchiste de la Vienne et le Comité Poitevin Contre la Répression des Mouvements Sociaux

La pub nous sature : la pub, c’est avant tout l’envahissement autoritaire total de l’espace privé et public. Impossible d’y échapper. Enseignes lumineuses, encarts dans la presse, spots télés et radios, affichages géants, colonnes Morris, sucettes et abribus, dépliants glacés, télémarketing, publipostages et prospectus, spams, bannières, publiciels, marketings viraux, œuvres dites d’art. Logos jusque dans nos slips, slogans dans nos réflexes langagiers. Comme tous les totalitarismes, ce viol de l’espace social cherche paradoxalement, par son étouffante promiscuité imposée, l’invisibilisation de ce qu’il suppose.

La pub pollue la planète, car elle consomme. Monstrueusement. En amont, si l’on considère l’énergie considérable dépensée dans ce secteur économique lucratif (près de 11 milliards d’euros de bénéfices en 2010). En aval, ce sont 800.000 tonnes de papier par an en France (issues de déforestations massives et de la transformation des forêts primaires en monocultures d’exportation). Notons au passage que le secteur ne finance que 15% du coût de récupération et de traitement, le reste étant supporté par le contribuable, via les taxes locales. Mais au-delà de ce constat aussi évident qu’une boîte aux lettres bourrée de résidus d’arbres morts, qu’une ville la nuit saturée de lumière nucléaire, tout cela n’est encore qu’une mince partie de la pollution générée par la pub. En réalité, c’est toute la société de consommation que la pub sous-tend. L’avalanche de marchandises toxiques dont elle permet l’existence empoisonne tous les corps et – ce qui revient au même – tout l’environnement.

La pub pollue le cerveau avec des techniques éprouvées de manipulation mentale. Notamment le “matraquage”, c’est-à-dire la répétition du message à des rythmes savamment étudiés. Ce matraquage fonctionne – contrairement à l’opinion courante – d’autant plus qu’on y porte moins d’attention, et donc d’esprit critique. Son but premier n’est pas seulement de faire pénétrer la marchandise qu’il sert dans nos cerveaux, mais de développer une familiarité, et (notamment en politique) de rendre acceptables des choses et des idées que l’on refuserait d’adopter en temps normal. On n’achète et ne vote que pour ce que notre cerveau connaît, car l’on a davantage confiance qu’en ce que l’on voit souvent – même si l’on a déjà été déçu, même si l’on connaît les dangers du produit. La répétition n’est pas le seul fondement de la pub, qui repose aussi sur une expertise de la manipulation : détournement du langage, mensonge et exagération. Ses mots et ses symboles créent dans l’esprit les conditions d’un attachement affectif. C’est pourquoi la pub s’intéresse énormément au public infantile. Des études poussées de marché sont élaborées comme la préparation d’un plan de bataille ; on parle d’ailleurs de “campagne” publicitaire – ou électorale. Pour cela, on recourt aux recherches en sociologie, en psychologie, aux sondages les plus précis, à la stimulation des instincts les plus grossiers. On relaie les stéréotypes les plus discriminatoires (sexe, âge, ethnie). On utilise aussi la technologie, dévouée à la guerre économique : data-mining (croisement et recoupement de fichiers de données sur les individus), profilages interactifs (sites visités sur le web, écrans interactifs dans le métro) et géolocalisation (traçage). Comme la guerre, la pub coûte horriblement cher aux potentats économiques et étatiques mais elle est la condition et la forme même de leur reproduction. L’armement et les dispositifs sécuritaires permettent de contrôler et domestiquer les corps, la pub les esprits. En ce sens, une pub de recrutement pour l’armée comme “DEVENEZVOUSMEME.COM” n’est pas une dérive ni un cas à part, au contraire elle illustre parfaitement l’esprit publicitaire.

La pub crée des besoins factices, sinon nul n’aurait recours à elle. C’est elle qui stimule, norme et conforme ces désirs en nous les assénant sans relâche. Le corollaire délibéré est celui de la frustration, de la rareté, rendues permanentes par l’obsolescence programmée des marchandises. Le désir est couplé à celui de la concurrence au sein d’une société fondée sur la privation constante des uns pour l’enrichissement des autres. Désir et frustration engendrent l’insatisfaction permanente, afin de nous faire acheter et ainsi, de nous faire travailler. La pub culpabilise, frustre et empoisonne tant les corps que les esprits. Elle ne propose pas, elle ne laisse pas le “choix”, sinon celui de suivre, de reproduire le modèle dominant – celui du profit capitaliste. La pub est la manifestation du pouvoir et sa condition essentielle, à savoir la dépossession des gens de leur propre vie. De la cour de récré à la tenue de soirée en passant par les moyens transport et de communication-socialisation, la course aux modes et aux technologies dites nouvelles s’immisce partout. Les réfractaires qui pensent le choix du refus possible se retrouvent rapidement marginalisés, voire exclus par le milieu social et professionnel. La pub ne crée pas, elle ne réconforte jamais : elle conforme la société et conforte le modèle dominant.

La pub est une religion, au moins aussi efficace que ses aïeules. Partout ses totems bigarrés et ses consultants rappellent églises et curés, patries et badernes. Même culte de la soumission à un espoir factice de mieux-vivre, même atomisation sociale en égo séparés, producteurs-consommateurs- exploités-tués à la tâche, dépossédés de leur culture commune, de leur production, de leur temps, de leur substance individuelles, de leur potentialité individuelles et interagissantes, de leurs rêves. Ce nihilisme publicitaire propose aux mêmes gens qu’il dépossède le maquillage de ce vide dont il se nourrit, en offrant contre de l’argent une prolifération de dérivatifs, de béquilles, d’identités factices et de “loisirs” masturbatoires : marques, gadgets, pseudo-langages. Mais ces marchandises laides, vides et toxiques ont la même fadeur que l’hostie. Le psittacisme publicitaire et la fréquentation rituelle des temples de la consommation rappellent les prières et la messe, à la fois soupapes et adjuvants de toute une vie d’esclavage. Mêmes victimes aussi, femmes et enfants, réifiées et asservies. Même mépris du réel, même culte d’un idéal fantasmagorique et patriarcal. La religion publicitaire, comme les autres, est le mouroir des rapports sociaux.

La pub est antidémocratique, elle emprunte d’ailleurs ses méthodes aux régimes stalinien et nazi, qui ont théorisé les principes du logo, du détournement des mots, de la répétition et du recours à l’instinct de masse. Il n’y a pas de “culture pub” : la pub est l’antithèse même de la culture qui suppose la recherche de nouvelles perspectives et l’émancipation sociale, et non un message uniformisant. De même, la pub n’est pas de la “communication” : la communication suppose la critique et l’échange, et non un message infligé, si peu légitime qu’il se cuirasse d’une carapace de verre securit. La pub n’est pas “neutre” : elle est la forme la plus aboutie d’un dispositif de propagande pour une société totalitaire, autoritaire, capitaliste et patriarcale, qu’elle soit le fait des États ou des entreprises privées. La pub a pour projet l’augmentation de la consommation, qui sous-entend l’augmentation de la production, et l’augmentation du profit par la mise en activité totale de la société autour du travail, comme plus-value organisée sur l’humanité, qui est réduite à un bétail participant à sa propre soumission. La pub n’est donc pas la manifestation d’une société d’abondance et de satisfaction des besoins réels – une société responsable, ayant pour but de satisfaire les besoins, n’aurait nul besoin de réclame. Mais l’exact contraire. La pub est la forme même d’une société du spectacle et de la consommation sélective, de la rareté organisée. De la guerre sociale et de la soumission, du profit et du travail aliénés, comme seuls modes de relations humaines. De la misère physique et spirituelle. La pub n’est pas une conséquence du système capitaliste, mais sa condition même, ainsi que la condition du système politique pseudo-démocratique. Il est significatif qu’aucun parti politique ne se propose de supprimer la pub, ni même de la limiter, car tous sont faits pour gérer le capitalisme, tous en acceptent le postulat publicitaire qui guide d’ailleurs leur pseudo-programmes, ainsi que leur expression médiatique. Les pouvoirs politiques sont les premiers à condamner les actions antipub. Les élections sont à l’image du capitalisme, le bulletin de vote comme la carte bancaire, l’urne comme le tiroir-caisse : une société de pseudo-choix, celui du politicien qui va nous diriger, du patron qui va nous exploiter ou de la marchandise de supermarché qui va nous maintenir en état de produire. Élections et publicité fondent un système de dépossession totale des décisions réelles, de dispositifs instaurant dans tous les domaines de la vie individuelle et sociale la participation des aliénés à leur propre misère – de par l’assentiment et la caution que supposent le vote, l’achat et le travail.

La pub détruit ses opposants par la pseudo- “liberté d’expression” dont elle se targue. En réalité, l’omniprésence des annonceurs dans les médias suppose la censure et l’autocensure des journalistes. Elle corrompt le contenu des médias dominants et le détourne en publicité pour le système dominant. Les critiques et les propositions antiautoritaires et anticapitalistes, quand elles sont tolérées, sont noyées dans le flot publicitaire, réduites à un discours minoritaire à peine audible, dont la tolérance par le système ne vise qu’à cautionner, de par leur marginalisation même, l’expression dominante. Les rares qui surnagent galèrent, au sein d’un système médiatique sous contrôle total. Seuls les détenteurs du capital sont assurés de pouvoir acheter, et donc contrôler, l’immense espace de propagande qui étend son emprise sur les espaces de vie. En France, les vingt premiers annonceurs occupent 15% de la publicité à eux seuls… Il faut donc combattre l’argument publicitaire de la “liberté d’expression” en société capitaliste : elle n’existe pas. Défendre la liberté d’expression du système publicitaire et son arsenal revient à cautionner la prédominance des plus puissants. D’autant que la pub n’a, quant à elle, aucune pitié pour la liberté d’expression de ses opposants. Censure, arrestations et condamnations brutales des militant-e-s antipub, ou plus simplement des auteurs de graffitis tentant encore d’exprimer leurs idées et leurs rêves sur les rares espaces de l’espace public encore non dédiés à la pub.

À nous de lutter contre l’impérialisme publicitaire, et pas qu’en tentant d’endiguer l’intrusion publicitaire dans nos boîtes aux lettres, nos télés, radios ou ordinateurs dédiés à elle. Des outils existent (autocollants stop la pub, boîtiers de censure publicitaire, logiciels antipub), mais d’une part ils sont limités dans leur efficacité, d’autre part ils ne peuvent rien contre le déferlement de la pub sur l’espace commun, l’enjeu véritable. La force de la pub n’est pas l’addition de gens manipulés, mais l’effet de masse et l’étouffement de toute contestation isolée. Bref, le caractère totalitaire de son oppression. Contre la publicité qui étale publiquement le triomphe outrageux et tapageur du modèle politique totalitaire qui nous étouffe, seule une lutte politique est à même de répondre. Il ne faudra pas compter sur le spectacle politique et syndical qui fait partie intégrante du système publicitaire. Il nous faudra employer d’autres moyens que ceux que nous combattons. C’est-à-dire une décentralisation de la lutte et de nos expressions, par tous les moyens que jugeront utiles d’employer les gens eux-mêmes, individuellement et-ou collectivement. De bonnes brochures (sur infokiosques notamment) et bouquins (comme Désobéir à la pub, éd. du passager clandestin) existent sur l’antipub et ses astuces. Mais ce sont la créativité, l’ingéniosité, l’organisation libre, ainsi que la solidarité inconditionnelle avec les victimes des publicitaires et de leurs sbires étatiques, qui portent encore le mieux nos aspirations à une véritable société de liberté et d’égalité.

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